MALAISIE


MALAISIE
MALAISIE

Pont naturel entre l’Asie continentale et l’archipel indonésien, isthme entre le golfe du Bengale et la mer de Chine méridionale, la péninsule malaise a joué à plusieurs reprises un rôle important de carrefour. Ce n’est toutefois qu’à partir du XVe siècle, avec l’essor de Malaka comme grand centre commercial, que son histoire se précise. Longtemps tournée vers les îles voisines, surtout vers Sumatra dont elle partage, dans une large mesure, la culture et la langue (le malais), elle en a été séparée, vers la fin du XVIIIe siècle, par le fait colonial et la formation d’une «Malaisie britannique», distincte des «Indes néerlandaises». C’est ce même fait colonial qui explique qu’elle se trouve à présent politiquement reliée aux anciennes possessions anglaises de Sarawak et de Nord-Bornéo. En dépit de sa situation, à proximité d’une des routes maritimes les plus anciennes, la Malaisie, plus qu’à moitié couverte de forêts, apparaît avant tout comme un pays encore jeune.

La Malaisie, née le 16 septembre 1963, est une fédération composée de deux ensembles géographiquement distincts: d’une part la Malaisie occidentale, rassemblant les onze anciens États de la fédération de Malaisie (créée en 1948), d’autre part la Malaisie orientale, formée du Sarawak et du Sabah (anc. Nord-Bornéo), tous pays d’ancienne domination britannique. Brunei, situé entre Sarawak et Sabah, longtemps resté protectorat anglais, est indépendant depuis 1984.

La Malaisie (il vaudrait mieux dire Malaysia) est présidée par un roi «tournant» élu pour cinq ans parmi les neuf «sultans» traditionnels (Penang, Malacca, Sarawak et Sabah ne votent pas). La réalité du pouvoir est exercée par le Premier ministre, responsable devant une Chambre des représentants élue. Chacun des treize États (11 + 2) a, par ailleurs, son parlement et son gouvernement. Le malais est langue officielle et l’islam religion nationale. Le Sabah a élu un gouvernement chrétien (catholique).

La Malaisie couvre approximativement 330 000 km2 et sa population était estimée, en 1992, à 18 700 000 habitants. C’est donc un des États les moins densément peuplés de l’Asie du Sud-Est (56,7 habitants au kilomètre carré) et également celui où la population est la moins homogène.

La Fédération se définit, du reste, elle-même comme «pluriraciale». Subsistent 45 000 «Orang Asli» ou Sakai, Négritos (Semang), Proto-Indochinois (Senoi) et Proto-Malais (Jakun). Les peuples de langues malaises représentent environ 60 p. 100 de la population: parmi eux, des «Proto-Malais» n’ayant subi ni l’influence indienne ni l’influence de l’Islam, les Jakun de la péninsule malaise et surtout les très nombreuses tribus groupées sous le nom de Dayak (en particulier les Iban et les Sea Dayak), de Sarawak et Sabah, généralement animistes ou chrétiens, et les Malais proprement dits, ou «Deutéro-Malais», qui ont été indianisés puis islamisés (ils pratiquent l’islam orthodoxe sunnite, de rite chaféite, qui est la religion d’État); les différents peuples malais sont qualifiés de Bumiputra («princes du sol») et bénéficient de privilèges prévus par la Constitution de la Fédération. Les Chinois, originaires de Chine du Sud, représentent 30 p. 100 de la population, et les Indiens, surtout Tamils, et pour la plupart hindous, 9 p. 100 environ.

Dans l’ensemble «fédération de Malaisie-Singapour», les Chinois formaient l’ethnie la plus nombreuse; mais l’association à la fédération de Sarawak et Sabah ainsi que le retrait de Singapour, le 9 août 1965, ont donné la prépondérance numérique aux Bumiputra. Ceux-ci, qui se considèrent comme seuls autochtones, bien que les Malais soient en réalité venus de Sumatra à partir du VIIe siècle environ, assument le pouvoir politique; les Chinois, en revanche, sont maîtres de l’économie. Les problèmes raciaux dominent la vie de la Malaisie; ils ont même pris, en mai 1969, l’aspect d’un affrontement grave.

La Malaisie, ainsi constituée pour des raisons politiques, n’a pas d’unité géographique et groupe deux ensembles de superficie presque égale, mais d’importance démographique et économique très inégale; l’une et l’autre terre ont comme trait commun un climat équatorial, constamment chaud et humide, et un couvert forestier dense (forêt sempervirente hygrophile, forêt d’arrière-mangrove à Melaleuca , mangrove à palétuviers Rhizophora et palmiers Nipa fruticans ).

1. Le milieu et les ressources

La péninsule malaise

La péninsule malaise (131 000 km2) s’étend du nord au sud sur 750 km de long, avec une largeur maximale de 350 km. Elle est montagneuse, bien que l’altitude moyenne soit peu élevée. Huit chaînes aux flancs abrupts se disposent en échelons parallèles, décalés d’ouest en est et s’abaissant vers le sud; l’épine dorsale est la Main Range, longue de près de 500 km, qui descend rarement au-dessous de 1 000 m et culmine à 2 185 m. Ces chaînes sont séparées par un réseau quadrillé d’amples dépressions, trop larges pour les rivières actuelles (Perak, Muar, Kelantan, Pahang) et parsemées de buttes. La péninsule est une portion du «pseudo-socle» de la Sonde ; les derniers plissements datent du début du Jurassique à l’est, de la fin du Jurassique à l’ouest; ils ont été accompagnés de montées granitiques qui, dans la région occidentale, sont riches en cassitérite (étain). L’influence de la tectonique ancienne se marque encore dans le relief, bien que les chaînes proviennent, semble-t-il, surtout de fractures tertiaires. Parmi les terrains de ce pseudo-socle, les calcaires sombres ouralo-permiens, plissés, donnent de très beaux karsts à pitons (région d’Ipoh, en particulier). Deux plaines côtières frangent la masse montagneuse: la plaine occidentale, à la fois plaine d’érosion et plaine alluviale, est presque continue et assez large; la plaine orientale est un chapelet de petits deltas où des cordons littoraux sableux (permatang ) isolent des marécages.

L’agriculture de la péninsule est essentiellement commerciale. Les rizières ne couvrent que 465 000 ha. Seuls les Malais les exploitent, et dans des conditions naturelles difficiles: il faut notamment conquérir et défricher l’arrière-mangrove. C’est une culture familiale, qui occupe surtout les plaines et les deltas orientaux (comme celui de la Kelantan), ainsi que le nord de la plaine occidentale dans les États de Kedah et de Perlis. Les paysans malais, petits propriétaires, y joignent la culture du cocotier (200 000 ha) et celle de l’hévéa (en culture de jardin), saigné quand les cours sont élevés.

L’hévéaculture, en revanche, couvre à elle seule 1 400 000 ha, soit 64 p. 100 de la superficie cultivée. Avec plus de 1 250 000 tonnes de caoutchouc (1991), la Malaisie est le plus gros producteur mondial. L’hévéa est cultivé en «plantations» (estates ) de plus de 40 ha, en petites exploitations (small holdings ) ou en cultures de jardins (kampong rubber ). Les 2 274 estates que compte la péninsule couvrent près de 800 000 ha, soit 56 p. 100 de la superficie plantée; les deux tiers d’entre eux ont de 40 à 200 ha, ils sont donc moins étendus qu’au Vietnam ou au Cambodge, et appartiennent à des Occidentaux, à des Chinois et à des Indiens. Ceux qui dépassent 400 ha étaient la propriété surtout de sociétés occidentales (Dunlop et London Asiatic). La main-d’œuvre des plantations est essentiellement indienne. Les 90 000 petites exploitations couvrent 600 000 ha; 96 p. 100 ont moins de 10 ha et 76 p. 100 moins de 4 ha; la moitié appartiennent à des Malais, 30 à 40 p. 100 à des Chinois, 10 à 20 p. 100 à des Indiens.

La graine de l’Hevea Brasiliensis fut introduite en 1877. Toutefois, la culture ne commença qu’en 1890; elle prit un grand essor à partir de 1910: la péninsule est non seulement le premier, mais le plus ancien producteur de caoutchouc. La superficie cultivée atteignait 900 000 ha dès 1920 et 1 300 000 ha en 1937, les small holdings s’étant considérablement étendus.

L’hévéaculture est localisée sur la côte ouest de la péninsule: d’une part entre la Selangor et la Muar (Southern Zone, la plus importante), d’autre part le nord de Perak et le sud de Kedah (Northern Zone). Cette localisation n’est pas due à des conditions naturelles particulièrement propices. Si le climat est favorable, la topographie et les sols le sont assez peu. Les plantations sont situées d’une part en plaine côtière, sur des terrains marécageux, tourbeux, qui ont exigé d’importants travaux de drainage, d’autre part sur les bas versants de la Main Range, jusque vers 400 m, où des terrassements ont été parfois nécessaires. Les sols ne sont guère fertiles, d’origine alluviale, et très argileux, ou ferrallitiques sur les versants granitiques, et les estates doivent utiliser les engrais. À l’est de la Main Range, les sols volcaniques des Pahang series , qui constituent les meilleures terres, sont encore, en partie, couverts de forêts. Des raisons historiques expliquent cette situation un peu paradoxale: les plantations se sont installées à l’ouest de la péninsule parce qu’un bon réseau de routes et de voies ferrées y avait été mis en place pour l’exploitation, beaucoup plus ancienne, des mines d’étain; la culture de l’hévéa y a succédé à celles de la canne à sucre, du caféier, du poivrier, du manioc qui n’avaient pas eu grand succès; elle a bénéficié de la stabilité politique des «États fédérés», Selangor et Perak, véritables protectorats britanniques, de l’existence de bons ports, comme Penang et Port Swettenham, par où pouvait arriver facilement la main-d’œuvre indienne.

La région était très insalubre, et la mortalité parmi les coolies indiens atteignit 20 p. 100 par an dans la phase pionnière du défrichement. En plaine, Anopheles umbrosus , moustique de marécage, fut vaincu par un réseau de drains, le pétrolage des plages, la rectification du lit des ruisseaux; sur les pentes, Anopheles maculatus , moustique des eaux claires et courantes, exigea de tout autres mesures: il fallut créer des ombrages sur les cours d’eau. C’est dans cette région qu’ont été faits les premiers essais de sélection d’arbres. Aujourd’hui, 58 p. 100 des estates sont plantés en clônes de haute qualité. Entre les jeunes arbres furent essayées des cultures intercalaires, puis le sarclage intégral (clean-weeding ); actuellement sont semées des plantes de couverture (Centrosema pubescens et Pueraria Javanica ).

Dans les small holdings , les arbres sont beaucoup plus serrés que dans les plantations, avec parfois mille arbres à l’hectare; bananiers, manioc, plants d’ananas s’ajoutent en cultures intercalaires. La saignée n’est pas pratiquée toute l’année; elle peut cesser aux époques de culture du riz, par exemple; elle est cependant plus active en période de haut cours. Les méthodes de transformation sont rudimentaires (séchage des feuilles à la fumée ou même au soleil). De telles conditions d’exploitation rendent le produit très bon marché mais de moindre qualité, et il doit être usiné à Penang ou à Singapour. Enfin, les arbres n’ont pas été renouvelés et sont, aujourd’hui, trop âgés.

À partir de 1926, la culture du palmier à huile (Elaeis ) fut associée à celle de l’hévéa, surtout dans les plantations de la Southern Zone. Cette culture a pris, dans les dix dernières années, une énorme extension, notamment dans les zones pionnières créées par le Felda, organisme d’État aux puissants moyens, au centre de la péninsule (Jengka Triangle): le Felda défriche, plante, construit les huileries puis distribue des parcelles à des colons sélectionnés qui remboursent en quinze ans. En 1990, la péninsule était, de loin, le premier producteur mondial d’huile de palme (6 400 000 t) et de palmistes.

À la culture de l’hévéa il faut ajouter celle de l’ananas, surtout dans Johore, et, depuis dix ans, du cacao (plus de 300 000 ha et 150 000 t).

Autre ressource économique, l’étain. Les mines sont localisées sur la côte ouest, d’une part aux environs de Kuala Lumpur, la capitale fédérale, où la Hong Fatt Mine de Sungei Besi (Selangor) est la plus grande mine à ciel ouvert de Malaisie, d’autre part principalement dans le district de Kinta, autour d’Ipoh. La cassitérite se trouve soit en veines exploitées par mines, soit dans des alluvions. Celles-ci fournissent 95 p. 100 de la production. On les exploite à l’aide de pompes à gravier (gravel pumping ) ou de dragues montées sur ponton flottant. Les pompes à gravier, mieux adaptées aux terrains durs qui sont préalablement cassés par un jet d’eau à haute pression, appartiennent surtout à des Chinois. Les sables stannifères sont lavés en usine, puis le minerai est traité en raffinerie; la principale d’entre elles, l’Eastern Smelters Ltd., se trouve à Penang. La main-d’œuvre est essentiellement chinoise. L’exploitation de l’étain laisse un paysage dévasté où alternent les excavations, vite remplies par l’eau des pluies, et d’immenses terrils grisâtres. La production a baissé considérablement depuis un maximum atteint en 1981 (70 000 t). La Malaisie n’est plus que le quatrième producteur mondial (20 700 t de concentrés en 1991).

«Endroit» et «Envers»

L’industrie manufacturière joue, désormais, un rôle important dans l’économie du pays: 22,4 p. 100 du P.I.B. (1987) et 15,6 p. 100 des emplois. Après une période étatique, celle de la nouvelle politique économique (N.E.P.), qui était destinée à favoriser les Bumiputra par rapport aux Chinois et aux étrangers et qui a privilégié les industries lourdes (sidérurgie, pétrochimie, engrais, cimenteries), le gouvernement a opté en 1986 pour le libéralisme économique, de nombreuses privatisations, des mesures favorables aux investisseurs étrangers et aux industries légères destinées à l’exportation. Celles-ci sont, en partie, des industries «délocalisées» de Singapour, où la main-d’œuvre est beaucoup plus chère (textiles, électronique, etc.).

Hévéaculture, Elaeis , mines d’étain, industrialisation sont responsables d’une répartition très inégale de la population de la péninsule: plus de 100 hab./km2 à l’ouest, 304 dans Selangor, 926 hab./km2 dans Penang; moins de 60 hab./km2 à l’est et 22 dans Pahang. Il y a un «Endroit» et un «Envers».

L’Endroit est l’ouest de la péninsule, jusqu’à la Main Range. Ici se trouve la Rubber Belt, où le palmier à huile joue, d’ailleurs, un rôle de plus en plus grand: la Northern Belt bénéficie, en outre, des plus importantes mines d’étain (Kinta Valley) avec Ipoh et de la présence de Penang avec son port de Georgetown; la Southern Belt, avec la capitale fédérale Kuala Lumpur (1 000 000 hab., y compris la ville nouvelle de Petaling Jaya) et Kelang (l’ex-Port Swettenham, 22 millions de tonnes de trafic international), possède aussi de l’étain. Mais l’Endroit, c’est également, dans Johore, des small holdings d’hévéas, des cultures de poivre et d’ananas – et aussi, au nord, dans Perlis et Kedah, une riziculture intensive, irriguée, mécanisée, produisant deux récoltes par an. C’est encore une pêche en mer, moderne, avec chalutiers en acier, produisant l’essentiel des 600 000 tonnes de poisson pêchées par la fédération. La population, dans cette région très urbanisée (Kuala Lumpur, Georgetown, Ipoh), est très mélangée, Chinois et Indiens l’emportant sur les Malais.

L’Envers est l’est de la péninsule, où la masse confuse des Terengganu Highlands culmine à 2 190 m. Dans la partie la plus centrale (État de Pahang) subsistent les Orang asli; c’est ici que le Felda a eu ses résultats les plus remarquables au profit de colons malais. L’essentiel de la population se groupe, toutefois, dans les deux petits deltas septentrionaux de Kelantan et Terengganu, où les densités atteignent ou dépassent 200 hab./km2. Or il s’agit de densités en grande partie rurales, bien que la population du Terengganu, en voie d’industrialisation, soit urbaine à 42 p. 100. Kota Bahru et Kuala Terengganu sont des villes modestes n’atteignant pas 200 000 habitants. La riziculture, ici prédominante, est médiocre: on ne pratique pas l’irrigation (du fait peut-être d’une très forte pluviosité notamment en octobre et novembre) et on obtient une seule récolte dans l’année. De ce fait, les deux deltas sont, dans l’aimable décor de leurs kampongs, abrités de cocotiers, surpeuplés. La pêche, traditionnelle, ici pratiquée est une pêche littorale, par pièges. Le pays est entièrement malais, y compris les villes. Dans ces conditions difficiles, en dépit de la présence offshore de pétrole et de gaz naturel, le fondamentalisme musulman a fait son apparition.

Sarawak et Sabah

Sarawak et Sabah comprennent une plaine côtière de 30 à 60 km de large en partie marécageuse, une zone de collines tertiaires le plus souvent inférieures à 300 m (Ulabulu), enfin les monts Kapuas, chaîne frontière avec Kalimantan (Bornéo indonésien). Cette chaîne, orientée sud-ouest - nord-est, est élevée (de 1 500 à 2 500 m) et culmine à 4 485 m au sommet isolé de Kinabalu. La structure est celle de plis très récents (miocènes et pliopléistocènes) dans un matériel néogène très épais. Cela correspond à la structure de l’«arc externe» de l’Indonésie. Des terrains plus anciens ont été pris dans les plissements; tel est le cas notamment du granite crétacé du Kinabalu.

La côte, assez sauvage au nord de la baie de Brunei, découpée en estuaires à l’est, a été fréquentée par les hommes (Malais du Sumatra et Chinois) dès le Xe siècle peut-être. Cependant, la pénétration vers l’intérieur est peu aisée: les rivières sont barrées à leur embouchure par des bancs de sable et coupées de rapides à l’amont. Le Redjang est navigable pour des petits bateaux de mer jusqu’à Sibu (100 km), mais son delta est marécageux; le Kinabatangan, de son côté, est navigable pour des chaloupes sur 200 km. La population de la côte apparaît très disparate: Malais de diverses origines, Dayak islamisés, Chinois. L’intérieur est peuplé de Dayak, autrefois chasseurs de têtes, qui pratiquaient une culture sur brûlis réellement itinérante: certains villages dayak se sont déplacés d’est en ouest sur près de 200 km en cent ans; Iban et Dussum habitent encore de «longues maisons», puissant attrait pour les touristes. Leurs rapports avec les Chinois sont bons.

Sarawak (125 000 km2), qui appartenait naguère à la famille Brooke, concentre l’essentiel de sa population (1 500 000 hab.) dans le sud-ouest où se trouve la capitale, Kuching. Les rizières sont insuffisantes et il faut importer du riz de Thaïlande. L’hévéa, cultivé presque exclusivement en small holdings , couvre 178 000 ha environ. La culture du poivrier, l’exploitation des bois et produits forestiers (notamment la résine damar) constituent les autres ressources de ce territoire.

À Sabah (76 000 km2 et 1 270 000 hab.), ancienne possession d’une compagnie à charte , la British North Borneo Compagny, deux zones sont peuplées: la région de Sandakan et les terres de part et d’autre de la voie ferrée qui va de Kota Kinababu à Labuan. Rizières et ladang ne couvrent que les deux tiers des besoins en paddy. L’hévéaculture s’étend sur environ 100 000 ha répartis entre small holdings chinois et estates . Sabah produit encore du coprah, du tabac de haute qualité (Dawel Tobacco Plantation) et du cacao.

Des gisements de pétrole, offshore, très importants, ont été découverts et sont exploités, tant à Sarawak qu’à Sabah (Sarawak Fields et Sabah Fields). La production est exportée par les ports de Labuan, Miri et Sandakan: 30 millions de tonnes en 1991 pour l’ensemble de la Malaisie (y compris Terengganu).

La Malaisie est un État économiquement prospère. Elle ne souffre pas trop, grâce à d’excellentes liaisons aériennes notamment, d’être constituée de deux ensembles séparés par 800 km de mer et très inégalement développés. Le revenu national annuel par tête est le plus élevé de toute l’Asie du Sud-Est (Singapour mis à part). La population urbaine dépasse 37 p. 100. La mortalité est une des plus faibles du monde (7 p. 1 000); la natalité a commencé à décroître, surtout en Malaisie occidentale: l’accroissement est raisonnable dans un pays où la place ne manque pas. Mais cette prospérité ne résisterait pas à un conflit ethnique ou religieux.

2. Les ethnies

Outre quelques dizaines de milliers de «primitifs», pour la plupart réfugiés dans les forêts de l’intérieur, et une petite communauté européenne, en majorité britannique, et eurasienne, la population de la péninsule malaise (ancienne Fédération de Malaisie) peut être répartie en trois grands groupes, selon les estimations de 1993: 11 723 000 Malais, considérés comme citoyens de droit, 5 643 000 Chinois et 1 539 000 Indiens. Ce caractère «multinational» (plural society ) se retrouve au Sarawak et également au Sabah. La péninsule est ainsi le seul pays où coexistent, représentées par des communautés numériquement aussi importantes, les trois civilisations dominantes de l’Asie: musulmane, chinoise, indienne. La population de la République indépendante de Singapour apparaît plus homogène puisque, sur 2,8 millions d’habitants, 2,17 millions au moins se trouve être d’origine chinoise (chiffres de 1992).

Les Orang asli

Les rapports du XIXe siècle et du début du XXe siècle parlent de populations «primitives», refoulées loin des côtes et désignées en partie du nom de sakai , qui, en malais ancien, signifie «serviteur, personne de rang inférieur». L’Emergency et la formation de maquis communistes dans les forêts où habitent ces «primitifs» ont eu pour effet d’attirer sur eux l’attention des pouvoirs publics. En 1961 était créé un «Department of Orang asli affairs», chargé de recenser et de faciliter l’intégration progressive de ceux qu’on appelle désormais «les plus anciens occupants» (Orang asli ).

En 1965, cet organisme estimait à 45 000 les Orang asli sur le territoire de l’ancienne Fédération, dont 30 000 dans les seuls États de Perak et de Pahang, répartis en trois groupes ethniques principaux. En premier lieu, les Négritos, très peu nombreux (moins de 1 500), qui passent pour représenter le peuplement le plus ancien; ils nomadisent dans les forêts du Nord, à proximité de la frontière siamoise, vivent de chasse et de cueillette et, en principe, ignorent l’agriculture. On distingue parmi eux les Kensiu, les Kintak, les Jahai, les Mendreq et les Bateq. En second lieu, les Senoi (26 000), qui sont linguistiquement apparentés aux Môn-Khmers; ils pratiquent la culture itinérante sur brûlis, produisent des tubercules et du riz d’altitude. Les groupes les plus nombreux, situés à la frontière du Perak et du Pahang, sont constitués par les Senai (12 500) et les Temiar (9 500). Ces derniers habitent groupés dans de «longues maisons», sous l’autorité d’un chef, ou tongok ; probablement apparentés aux Senoi sont les Mah meri de la côte est, au sud de Kuala Lumpur, qui sont particulièrement connus pour leurs masques. Enfin, les Proto-Malais (17 500), implantés surtout dans le sud de la péninsule (Belanda, Temuan, Jakun); ils parlent une variété de malais et mènent une vie généralement sédentaire dans des plantations d’hévéas et de tabac. Se rattachant à ce groupe les Orang laut («hommes de la mer») qui demeurent sur la côte, dans l’ouest du Johor.

Les Malais

Essentiellement agriculteurs, les Malais sont pour la plupart installés dans des villages situés le long des rivières, voies de pénétration à l’origine et, de nos jours encore, voies de communication. Outre la riziculture irriguée et, à un moindre degré, la culture sur champ sec, ils pratiquent la pêche, en rivière et sur mer, et un peu d’élevage (buffles et chèvres). Il faut signaler aussi l’exploitation des forêts pour le rotin, le bambou, la résine et surtout le bois, la mise en valeur de quelques plantations d’hévéas et de cocotiers et le développement de certains artisanats comme le tissage des songket à fils d’argent ou la teinture à la cire des batik , dont le commerce est parfois important.

Traditionnellement, la société est divisée en deux classes: les «nobles», plus ou moins étroitement apparentés aux familles des sultans régnants, et les gens du commun, sujets du prince, tenus de lui verser redevance pour la terre qu’ils exploitent, et qui naguère étaient soumis à la corvée (kera ). Dans les villages, l’autorité est aux mains du penghulu , choisi en principe par le prince parmi les notables. Ces anciennes structures, que les Britanniques avaient soigneusement respectées, subsistent pour ainsi dire partout dans les campagnes, surtout dans les États de la côte est (Pahang Trengganu et Kelantan), fiefs de l’aristocratie malaise.

La présence généralisée de l’islam, l’autorité des ulama , spécialistes de la loi coranique, et l’importance du pèlerinage (haj ) ne sont point apparemment en contradiction avec l’activité des bomoh , sortes de «guérisseurs» qui maintiennent les rituels d’un animisme antérieur. D’une façon générale, le cérémonial des cours malaises conserve plus d’un trait ancien: on retrouve des coutumes minangkabau à Negri Sembilan, par exemple. À Kelantan, il existe un théâtre d’ombres en langue malaise archaïsante, dont le répertoire est tiré du R m yana indien.

Dans les centres urbains, l’évolution a été plus rapide et deux sortes d’«élites» sont apparues: d’une part une bourgeoisie musulmane malayophone, mais souvent d’origine arabe (Hadramaut) ou indienne (groupe des Jawi peranakan), qui, riche, ouverte vers le Moyen-Orient, souhaite la modernisation du pays dans le cadre de l’islam; d’autre part une aristocratie absentéiste, préférant la culture et le genre de vie britanniques à la vie un peu monotone de la province. C’est de cette classe profondément européanisée, qui envoie ses fils faire leurs études en Angleterre, que sont issus la plupart des chefs politiques actuels.

Les Chinois

La présence des Chinois en péninsule remonte au moins au XVe siècle. C’est à Malaka, la vieille cité marchande, que se trouve la communauté des baba , familles qui passent pour les plus anciennement installées. En fait, l’immigration n’a pris son ampleur véritable qu’au XIXe siècle, avec le développement de Penang et de Singapour, puis avec la mise en exploitation des mines d’étain du Perak et du Selangor (1840-1860), enfin avec la création des grandes plantations dont les besoins en main-d’œuvre étaient considérables. Embarqués à Hong Kong, ces Chinois étaient essentiellement originaires des provinces maritimes de Fujian et Guangdong, et tous les groupes linguistiques de ces provinces se trouvent représentés dans la diaspora, soit, dans l’ordre de leur importance numérique: Hokkien, Cantonais, Hakka, Teo chiu, Hailam. À partir de 1929, l’immigration fut contingentée par les autorités britanniques; depuis 1950, elle a pratiquement cessé. Les Chinois ont accédé à tous les niveaux de la société: on les trouve grands commerçants ou petits boutiquiers, propriétaires de mines et de plantations ou bien ouvriers, maraîchers, pêcheurs, avocats, médecins ou tireurs de pousse.

Un des intérêts de cette communauté vient de ce qu’elle a gardé jusqu’à nos jours certaines caractéristiques de la société chinoise du XIXe siècle, en particulier ses cultes traditionnels, à la fois taoïstes et bouddhistes (temples magnifiquement décorés dédiés à Guanyin, à Guandi, etc.), ainsi que des formes archaïques d’organisation sociale (hui guan ) regroupant tous les émigrés originaires d’un même lieu, et qui tiennent tantôt de l’association commerciale, tantôt de la société d’entraide, tantôt du gang pur et simple. À ce «conservatisme», il convient d’opposer une tendance au modernisme, parfois très accusée: la bourgeoisie capitaliste, notamment dans les grandes villes (Singapour, Penang, Ipoh), s’occidentalise, et, dans un bouillonnement intense, une «troisième Chine», sollicitée par les deux autres, cherche sa voie.

Les Indiens

Bien que, à l’instar de toute l’Asie du Sud-Est, la Malaisie ait connu, à haute époque, une phase d’«indianisation», la communauté indienne qui s’y trouve aujourd’hui est le résultat d’une immigration très récente (fin du XIXe s.). Deux faits majeurs sont à l’origine de ce mouvement: d’une part l’installation du contrôle britannique sur la péninsule en même temps que sur le subcontinent indien et, d’autre part, le développement de la culture de l’hévéa, qui exigeait une nombreuse main-d’œuvre semi-qualifiée. Beaucoup de travailleurs furent ainsi embauchés par des «recruteurs» (kangani ), principalement dans l’Inde du Sud, et, en 1957, il n’y avait pas moins de 630 000 Tamouls en péninsule.

Les Indiens représentent 48,5 p. 100 du personnel des plantations, mais d’autres sont employés dans les bureaux (clerks ) et dans les administrations publiques (notamment les chemins de fer), ils sont aussi gardiens ou agents de police (Sikhs pour la plupart), ou encore petits commerçants et prêteurs d’argent, tel le groupe des Chettiar, originaires de l’État de Madras, dont les capitaux sont à l’origine de plus d’une entreprise. D’ordinaire, ces Indiens restent très attachés à leur religion (nombreux temples hindouistes dans les villes et sur les plantations), à leur langue (édition de journaux en tamoul), à leur culture (centre d’études indiennes très actif à l’université de Kuala Lumpur) et à leur pays d’origine.

3. Histoire

Un relais entre deux mers

Les fouilles ont révélé divers outillages paléolithiques (près de la rivière Perak), mésolithiques et néolithiques, que l’on pense avoir été laissés par des vagues successives de populations venues du Nord. Les derniers arrivés auraient apporté, vers le début de l’ère chrétienne, les quelques tambours de bronze qui prouvent l’existence de contacts avec la civilisation dite de «Dongson».

De rares inscriptions en sanskrit, plusieurs petits bronzes, dont certains d’une belle facture, et surtout le temple hindouiste (chandi ) récemment exhumé à Bukit Batu Pahat, dans l’État de Kedah (XIe s.?) sont les témoignages, assez pauvres, si on les compare à ceux qu’ont livrés le Cambodge et Java, d’une «indianisation» dont il est difficile de préciser les phases et les modalités. Enfin, les textes chinois, étudiés à nouveau par P. Weathley, constituent une source essentielle; grâce à eux, on connaît, à partir du IIIe siècle, le nom de plusieurs petits États, très vraisemblablement situés en péninsule, tels ceux de Tun-sun, Chi-tu («terre rouge») ou encore Lang-jia-su (Lankasuka). Il existait donc déjà des contacts non seulement avec l’Inde, mais encore avec la Chine.

Ces indices, étalés sur plus de dix siècles, ont donné lieu à de multiples interprétations. On a pensé que les Indiens, ainsi que les marchands des pays voisins (Fu-nan), étaient attirés par l’or de la région. Serait-ce l’origine du nom de «Chersonèse d’or» donné à la péninsule dans la Géographie de Ptolémée? La double inscription dite de Ligor (actuellement Nakhon Si Thammarat, en territoire siamois) a permis d’inférer que l’empire sumatranais de えr 稜 Wijaya avait exercé son autorité sur tout ou partie de l’isthme. Par contre, certains problèmes fondamentaux, comme celui de l’origine de la riziculture irriguée, restent toujours sans réponse. Est-elle venue de Java ou bien fut-elle importée par le nord?

Malaka, emporium de l’Asie (XVe s.)

Stimulé à la fois par la politique des premiers empereurs Ming et par la création d’un État musulman dans le golfe de Cambaye (1411), le grand commerce maritime allait connaître de nouveaux développements. Ce fut, semble-t-il, un prince de Palembang qui, voulant fuir l’autorité du royaume de Modjopahit à Java, chercha sur la côte sud de la péninsule un havre pour s’établir et choisit d’abord Tumasik, proche du site de la future ville de Singapour, puis Muar, et enfin Malaka (Malacca).

La ville, fondée vers le début du XVe siècle, devint bientôt un important carrefour cosmopolite et joua le rôle qu’avait eu Pasai (nord de Sumatra) au siècle précédent. Les premiers souverains de Malaka cherchèrent l’appui de la Chine, pour se dégager de la suzeraineté du Siam, et la venue des grandes flottes de l’eunuque Zheng He aidèrent au succès du nouveau port. Dès 1419, le prince se convertissait à l’islam et le sultanat atteignait son apogée sous Mansur Shah (1459-1477) et sous Ala ud-Din Riayat Shah (1477-1488).

La ville et ses activités sont assez bien connues par le récit du Portugais Tomé Pires (Suma oriental , rédigé vers 1520). C’était avant tout un centre de commerce dont l’animation se concentrait à l’embouchure de la rivière qu’enjambait un grand pont de bois portant des boutiques. Chaque nationalité occupait un quartier particulier, sous la responsabilité d’un shahbandar , ou «chef de port», généralement élu. Les deux principaux quartiers étaient Upeh, au nord, et Ilir, «en aval» de la rivière, où les Javanais, notamment, entreposaient le riz qu’ils importaient. Certains gros marchands de Coromandel possédaient, outre leur maison de ville, des villas de plaisance avec jardins et grand nombre d’esclaves. Il se développa à cette époque une culture raffinée qu’évoquera par la suite plus d’une œuvre littéraire, tels Sejarah melayu (Annales malaises ) et Hikayat Hang Tuah (Le Roman de Hang Tuah ) au XVIIIe siècle.

En 1511, date traditionnellement considérée comme charnière, Malaka passe aux mains des Portugais d’Albuquerque; François Xavier prêchera dans l’église Saint-Paul, édifiée sur le site probable de l’ancien palais des sultans. Ce changement n’eut cependant pas, pour le commerce malais, les conséquences catastrophiques que l’on imagine parfois. Enfermés derrière les murs de leur forteresse (a Famosa ), les nouveaux venus durent rester sur la défensive, et le commerce musulman émigra vers d’autres rades, en particulier celle d’Atjeh, au nord de Sumatra. Quant au dernier sultan de Malaka, il alla s’établir à Johor, au sud de la péninsule, où il créa une nouvelle cour, non moins magnifique.

L’essor des sultanats (XVIe-XVIIIe s.)

Les populations malaises de Sumatra, qui, peut-être dès l’époque de えr 稜 Wijaya (VIIIe s.) et à coup sûr au XVe siècle, avaient passé le détroit par petits groupes pour venir s’installer en péninsule, continuent d’affluer, toujours plus nombreuses. Une de ces migrations est relativement bien connue, celle des Minangkabau qui, partis du centre de l’île, suivirent les vallées du Siak et du Batang Hari, traversèrent le détroit et se fixèrent au nord de Malaka, dans la région de Negri Sembilan, «les neuf pays». Une étude ethnologique de P. E. de Josselin de Jong a permis de retrouver chez eux certains traits caractéristiques de la société minangkabau: matriarcat, élection d’un chef suprême par ses pairs (yang dipertuan besar ). Le terme même de malayu , qui a donné le mot «malais», semble avoir été à l’origine le nom de la région de Djambi, un des ports de Sumatra d’où les émigrants s’embarquaient.

C’est ainsi qu’apparurent, à partir du XVIe siècle, plusieurs sultanats dont la religion était, comme à Sumatra et à Malaka, l’islam, mais dont certaines traditions remontaient à un lointain passé «indianisé». Sur la côte occidentale se formèrent, outre Johor et Negri Sembilan, les États de Perak et de Kedah; sur la côte orientale, Pahang, puis Trengganu et Kelantan. Leurs ressources essentielles venaient de champs défrichés et pris sur la forêt naguère vierge; mais ils exploitaient aussi certains produits d’exportation, comme l’étain, à Perak, ou le poivre, à Kedah.

Les rivalités, économiques ou dynastiques, étaient fréquentes entre ces multiples États. La lutte s’engagea d’une part entre Atjeh et Johor, d’autre part entre Atjeh et les Portugais. Il y eut de nombreuses expéditions atjihaises, toutes sans succès, contre Malaka, la dernière datant de 1629. Vers le milieu du XVIIe siècle, les conditions changent: Atjeh perd de son agressivité, Malaka passe aux mains des Hollandais (1641). Pourtant, les Européens ne contrôlent guère mieux le commerce du détroit qui, tout au long du XVIIIe siècle, sera l’enjeu d’une âpre lutte entre plusieurs princes indonésiens, soit d’origine minangkabau, tel Raja Kechil de Siak, soit d’origine Bugis, comme le fameux Daeng Parani. Les Bugis, excellents marins, arrivaient des Célèbes et se fixaient notamment dans la région de Selangor et de Johor. Dès 1717, dans l’archipel de Riau, ils sont à la tête d’une puissance maritime qui, sauf une légère éclipse en 1785, après l’attaque de la flotte hollandaise, restera pour ainsi dire incontestée jusqu’à la fondation de Singapour.

Anglais, Chinois, Indiens (XVIIIe-XXe s.)

Les Anglais, en quête de relais sur la route maritime d’Extrême-Orient, s’installèrent d’abord dans l’îlot de Penang, cédé par le sultan de Kedah à Francis Light en 1786, puis en 1795 à Malaka, qu’ils prirent aux Hollandais, et enfin, après l’intermède des guerres napoléoniennes, dans l’île de Singapura, la «cité du lion» à l’extrême sud de la péninsule, où Stamford Raffles fonde, en 1819, une ville destinée à un étonnant avenir. Ces trois settlements furent longtemps considérés comme des postes avancés de l’empire des Indes et les Anglais ne se risquèrent pas à «intervenir» davantage en péninsule avant 1874.

Non moins significative est l’arrivée massive des Chinois. Ceux-ci s’établissent à Singapour, mais aussi dans l’État de Johor où ils créent des plantations de gambiers et de poivriers à la faveur de contrats spéciaux, dits «de kang-chu », qui, moyennant le versement aux sultans de quelques taxes fixes, laissent aux chefs de l’entreprise une liberté d’action quasi totale. Parallèlement, ils se groupent pour ouvrir des mines d’étain, dans le Selangor, sur le site de l’actuelle capitale Kuala Lumpur, l’«embouchure envasée», et surtout dans le Perak, notamment à Larut. C’est à la suite de dissensions, opposant entre elles et aux princes malais deux de ces sociétés chinoises, que les anglais se décidèrent à agir dans le Perak. Ils conclurent le traité de Pangkor en 1874, mais les maladresses du premier résident, J. W. W. Birch, entraînèrent son assassinat et l’intervention armée de l’Angleterre (1875). Progressivement, l’administration britannique parvint à placer un résident auprès des sultans des États du Sud, puis de ceux du Nord, qui restèrent en principe vassaux du Siam, jusqu’en 1909. Finalement, grâce aux efforts d’un résident général, sir Frank Swettenham, une «Fédération de Malaisie» fut créée en 1891.

Deux grands produits d’exportation firent la fortune de la Fédération, au début du XXe siècle. L’étain, naguère exploité avec des moyens artisanaux, attire désormais l’intérêt de l’Europe et des États-Unis. L’exploitation est mécanisée, et la production croît considérablement, passant de 6 500 t en 1850 à 51 400 t en 1913. Parallèlement, à partir de 1894, la culture du café, qui n’avait jamais donné de très bons résultats, est délaissée pour celle de l’arbre à caoutchouc. La Fédération exporte 33 000 t dès 1913, 200 000 t en 1919, 232 000 t en 1927. Dans la plupart des cas, il s’agit de grandes plantations, créées à partir de capitaux étrangers. Cet essor ne fait que stimuler encore l’immigration: aux Chinois, qui arrivent toujours très nombreux (5 000 arrivées à Singapour en 1840, 250 000 en 1912), se joignent à présent des Indiens, surtout des Tamouls, plus spécialement recrutés pour travailler sur les plantations de caoutchouc. Ainsi se forme, sous l’égide britannique, la population multinationale actuelle. En 1921, on comptait 1 627 000 Malais, 1 173 000 Chinois et 471 000 Indiens.

L’économie de la Malaisie, profondément touchée par la crise de 1930-1932, avec la chute du prix des matières premières, s’est trouvée complètement bouleversée par la Seconde Guerre mondiale et l’occupation japonaise. Faute de navires en nombre suffisant, les Britanniques ne purent défendre la grande base navale qu’ils avaient aménagée à Singapour, et la péninsule fut conquise en moins de deux mois par les armées nippones: Singapour capitula le 8 février 1942. Les vainqueurs cherchèrent à se concilier les Malais et les Indiens, mais se montrèrent méfiants à l’endroit des Chinois, qui, nombreux, se retirèrent dans les forêts et y organisèrent, avec l’appui des Alliés, les premiers réseaux de résistance.

La décolonisation

La Malaisie fut placée, avec Sumatra, sous l’autorité d’un commandement japonais installé à Singapour qui, se substituant aux gouverneurs britanniques, laissa en place les sultans et s’appuya plutôt sur les Malais, sévissant en revanche contre les Chinois (Kuomintang aussi bien que communistes), qui étaient en majorité hostiles au Japon. L’approvisionnement des villes étant très déficient, de nombreux Chinois, pour survivre, allèrent s’installer en squatters sur des terres qu’ils mirent en culture en bordure de la jungle. D’autres, en majorité communistes, commencèrent une action de guérilla, formant la Malayan Peoples’ Anti-Japanese Army (M.P.A.J.A.), à qui les Anglais parachutèrent ensuite des armes. Les Chinois jouèrent ainsi un rôle prépondérant dans la résistance, à laquelle ne participèrent que quelques petits groupes de Malais. Lorsque le Japon capitula, la M.P.A.J.A., par une offensive déterminée, s’assura le contrôle de la majeure partie du pays, et c’est elle que les Britanniques, revenus à Singapour le 3 septembre 1945, trouvèrent comme autorité de fait. Mais, se déclarant prête à coopérer avec la British Military Administration, elle lui remit une grande partie de ses armes et, en décembre 1945, prononça sa dissolution. Leur force politique et syndicale, leur prestige de résistants et d’alliés des Anglo-Américains mettaient les Chinois en position favorable et leur donnaient à espérer qu’ils obtiendraient de Londres un statut préférentiel dans le pays.

Les Britanniques reprirent le contrôle militaire et politique du pays et s’employèrent à remettre en marche l’économie, fortement désorganisée par l’occupation, mais ils avaient déjà adopté un projet politique. D’octobre à décembre 1945, ils forcèrent les sultans à leur remettre leurs droits souverains, puis, en janvier 1946, décidèrent que Singapour resterait une colonie de la Couronne tandis que les deux autres «établissements des détroits» (Straits Settlements ), c’est-à-dire Penang et Malacca, seraient réunis à la Malaisie, dont l’ensemble (Peninsular Malaya ) serait constitué, à partir du 1er avril 1946, en une «Union malaisienne» (Malayan Union ). Les sultans, dépouillés de toute autorité politique, étaient maintenus comme «leaders traditionnels et spirituels du peuple malais». L’Union était dotée d’un gouvernement central, formé d’un gouverneur britannique, d’un Conseil exécutif et d’un Conseil législatif entièrement nommés. Une citoyenneté unique était créée pour toute l’Union, ce qui donnait aux Chinois droit de cité.

La réaction des Malais fut prompte. Ils avaient jusque-là compté sur les Anglais pour les protéger contre la domination chinoise. Or ils estimaient que le nouveau régime allait établir celle-ci. Dès janvier 1946, un aristocrate, Dato Onn, organisait la résistance, lançant une campagne pour la défense de la souveraineté des neuf sultans (et États) malais. Le 1er mars 1946, par fusion de nombreuses organisations, un nouveau parti était formé, l’Organisation nationale unie des Malais (U.M.N.O., United Malays’ National Organization), dont Dato Onn prenait la tête. Le mouvement de protestation et de boycott des Malais prit une telle ampleur que dès juillet 1946 les Anglais, comprenant qu’ils ne pourraient faire fonctionner l’Union malaisienne, mettaient à l’étude un autre projet. En juillet 1947, ils proposaient une structure moins centralisée, celle d’une fédération, où les sultans retrouvaient la plupart de leurs droits, pouvoirs et prérogatives. Le projet, accepté par les Malais, entra en vigueur le 1er février 1948. Dans la Fédération de Malaisie (Federation of Malaya), le pouvoir était désormais partagé entre les onze États membres (les neuf sultanats, Penang et Malacca) et un gouvernement fédéral comprenant un exécutif (haut-commissaire et Conseil exécutif) et un Conseil législatif, encore entièrement nommé par Londres mais composé pour deux tiers de non-fonctionnaires. La formule rendait en fait le pouvoir aux sultans et aux Anglais, ceux-ci demeurant les garants de l’équilibre entre les communautés ethniques. La citoyenneté fédérale ne pourrait être acquise par des non-Malais que sous de sévères conditions de résidence et de séjour.

L’«Emergency»

Le projet se heurta immédiatement à l’opposition résolue des Chinois de toutes tendances. Protestations, manifestations et grèves se multiplièrent. En juin 1948, les communistes (pratiquement tous chinois) des syndicats et du Malayan Communist Party – dont le leader était Chin Peng – déclenchèrent la grève générale. Les Britanniques, soupçonnant le M.C.P. de vouloir créer des «zones libérées» à fédérer ensuite en une «république démocratique de Malaisie», proclamèrent alors l’«état d’urgence» (Emergency ), étendu à l’ensemble de la Fédération le 12 juillet 1948. Les communistes furent déclarés hors la loi et leur parti interdit. Ils se lancèrent alors dans la guérilla. Ils espéraient, en créant un état d’insécurité générale, amener Londres à composer, car la Malaisie, dont l’économie avait été rapidement remise sur pied, était par ses ventes de caoutchouc et d’étain la première source de dollars du Commonwealth.

Pendant des années, ces guérilleros, au nombre de 7 000 environ, trouvant des appuis parmi la population chinoise, parviendront à tenir en haleine les Anglais. Ceux-ci, après avoir refoulé les guérilleros dans la jungle, entreprirent, pour les isoler et les couper de tout ravitaillement, de regrouper systématiquement les populations rurales chinoises (500 000 personnes vivant près de la forêt) dans plus de 400 nouveaux villages. Il faudra néanmoins plus de 350 000 hommes (100 000 de l’armée et 250 000 Home Guards , ou milices malaises) pour réduire à l’impuissance la guérilla. Ce fut l’œuvre du général Gerald Templer qui cumula, à partir de janvier 1952, les fonctions de haut-commissaire et de commandant en chef (après l’assassinat le 7 octobre 1951 du haut-commissaire Gurney). Bien que les guérilleros aient pu trouver un refuge sûr dans les jungles de la frontière thai, la régression générale du terrorisme et les progrès de l’économie (qui avait pu bénéficier du boom des matières premières provoqué par la guerre de Corée) permirent à l’évolution politique de reprendre dès 1951/1952 son cours normal.

Sur la suggestion de M. Gurney, les leaders chinois, pour défendre leurs communautés, avaient fondé, dès février 1949, une organisation, la Malayan Chinese Association (M.C.A.), que dirigeait un riche commerçant de Malacca, Tan Cheng-Lock. La M.C.A. était l’expression de la bourgeoisie chinoise, alors que le parti indien, le Malayan Indian Congress (M.I.C.), fondé en 1946, avait une base sociale plus large. En avril 1951, les Anglais ouvrirent le Conseil exécutif à des non-fonctionnaires, comme Dato Onn, à qui succéda à la tête de l’U.M.N.O. un prince du Kedah, le Tunku Abdul Rahman. Celui-ci estima qu’il fallait trouver avec les intérêts chinois une base d’entente. L’U.M.N.O. et la M.C.A. conclurent, au début de 1952, une alliance qui leur permit de gagner ensemble les élections municipales de Kuala Lumpur (févr. 1952). En août 1953, les deux partis, qui se trouvaient concurrencés par diverses formations de droite et de gauche, réclamèrent des élections rapides au Conseil législatif fédéral, ce que, la sécurité étant désormais jugée suffisante, Londres accepta en principe, pourvu qu’on se mît d’accord sur une répartition entre membres nommés et élus. Un compromis ayant été accepté (juill. 1954), les élections (à la moitié du Conseil) furent fixées à juillet 1955. Elles donnèrent une majorité écrasante (51 sièges sur 52) au parti de l’Alliance, que le M.I.C. avait rejoint fin 1954 et qui demandait maintenant l’indépendance (Merdeka ) dans un délai rapide. Le Tunku Abdul Rahman fut nommé Chief Minister .

L’indépendance

Dans l’espoir de mettre fin à l’Emergency (et à la guerre), il offrit une amnistie à tous les rebelles qui se rallieraient. Les communistes se disaient prêts à cesser la lutte armée, mais en échange d’une légalisation du parti et de la garantie qu’il n’y aurait pas de répression. Le 28 décembre 1955, le Tunku rencontra à Baling (Kedah) le secrétaire général du M.C.P., Chin Peng. Mais Kuala Lumpur ne voulant qu’une reddition inconditionnelle, la remise des armes et une amnistie individuelle, sans légalisation du M.C.P., ce fut la rupture. La guérilla et le terrorisme allaient continuer, sporadiques, surtout sur la frontière thai, et l’Emergency ne prit fin que le 1er août 1960.

Assuré de la fermeté du Tunku, le gouvernement britannique, au terme d’une conférence tenue à Londres en janvier-février 1956, accorda immédiatement au gouvernement de Kuala Lumpur pleine autorité sur les affaires intérieures (y compris le contrôle de la sécurité). Il se déclara prêt à donner au pays l’indépendance dès le 31 août 1957, étant entendu que celui-ci resterait dans le Commonwealth et la zone sterling et conclurait avec Londres un accord de défense permettant aux forces britanniques de stationner sur le territoire. Une commission internationale indépendante, désignée en mars 1956, prépara une constitution. Son rapport, publié en février 1957, fut, à quelques réserves près, accepté à Kuala Lumpur par le gouvernement et le Conseil fédéral. Le traité de défense fut conclu en juin 1957.

La Constitution de 1957 faisait de la Malaisie une monarchie constitutionnelle et parlementaire. Le pouvoir suprême était celui du roi (Yang di-Pertuan Agong ), qui décidait après avis du cabinet, où le Premier ministre ne disposait que d’un simple droit de préséance. Le roi était l’un des neuf sultans élus à tour de rôle à cette fonction pour cinq ans chacun par ses pairs. Le Parlement, devant lequel le cabinet était responsable, comportait une Chambre (Dewan Rakyat ), entièrement élue, et un Sénat (Dewan Negara ), expression des États fédérés, lesquels conservaient leur gouvernement. La Constitution consacrait la prépondérance des Malais: l’islam était déclaré religion d’État pour les Malais, et le malais seule langue officielle (mais il était entendu que l’anglais serait utilisé en concurrence avec lui pendant une période de transition de dix ans). Enfin, les droits spéciaux des Malais (dans la fonction publique notamment) étaient confirmés. Sur le plan économique, le gouvernement fédéral avait déjà lancé un plan quinquennal de développement (1956-1960).

La Fédération de Malaisie fut déclarée indépendante le 31 août 1957, cependant qu’entraient en vigueur la Constitution et l’accord de défense. En septembre 1957, elle était admise à l’O.N.U.

4. La Malaisie indépendante

L’indépendance fut suivie d’un élargissement considérable de la citoyenneté fédérale aux Chinois, conformément à la politique de large ouverture acceptée par le Tunku. Le nombre d’électeurs chinois inscrits passa de 143 000 en 1955 (11,2 p. 100 du corps électoral) à 764 000 en 1959 (soit 35,6 p. 100 du corps électoral), ce qui était proche de la proportion démographique. Cette évolution était critiquée par les nationalistes conservateurs malais, qui avaient constitué le Pan Malayan Islamic Party (P.M.I.P.), fort surtout dans le Nord-Est. Les Malais exigeaient de leurs dirigeants une politique de stricte limitation de l’influence chinoise.

La victoire de l’Alliance aux élections du 19 août 1959 attesta que sa politique d’entente raciale était approuvée par la majorité de la population, encore que les extrêmes (P.M.I.P., etc.) eussent enregistré des progrès. Disposant du pouvoir politique (gouvernement, administration, armée, police), de la terre et du contrôle de l’éducation, les Malais entendaient éviter que les Chinois, dynamiques et numériquement majoritaires dans les villes et qui dominaient le commerce, l’industrie et la finance, ne l’utilisassent pour déborder sur le terrain politique. Les Britanniques continuaient toutefois de contrôler plus de 60 p. 100 du secteur moderne de l’économie malaisienne, qu’ils orientaient de façon décisive.

La Fédération: élargissement ou novation

À partir de 1959/1960, la vie politique de la Malaisie est dominée par la question de l’éventuel élargissement de la Fédération. Singapour avait en effet obtenu l’autonomie interne en 1959, et ses dirigeants (le People’s Action Party [P.A.P.], de Lee Kuan-Yew, vainqueur des communistes) estimaient que l’île n’avait pas d’avenir si elle restait coupée de son hinterland. Ils proposèrent dès l’automne 1959 une fusion (merger ) de Singapour avec la Fédération. L’accueil fut réservé.

Pour le Tunku et l’U.M.N.O., en effet, l’entrée de Singapour romprait au bénéfice des Chinois (Singapour était à 75 p. 100 chinoise) l’équilibre ethnique très précaire de la Fédération, où les Malais ne représentaient que 48 p. 100 de la population. Une simple fusion fut donc jugée trop dangereuse (janv. 1961), même si la rigoureuse législation qui avait succédé à celle de l’Emergency (en particulier l’Internal Security Act de 1960) mettait le gouvernement fédéral en position de force. Mais le risque de voir Singapour, frustrée, dériver à gauche – et devenir un voisin inquiétant –, et aussi la pression britannique firent changer d’avis le Tunku. En effet, Londres désirait «décoloniser» aussi les territoires de Bornéo (Sarawak, Brunei et Nord-Bornéo), mais était sceptique sur leur aptitude à une indépendance complète. Kuala Lumpur souhaitait absorber ces trois pays, dont l’entrée dans la Fédération y aurait assuré la prépondérance des Bumiputra (autochtones), les indigènes de Bornéo étant supposés s’ajouter aux Malais dans l’équilibre ethnique de l’ensemble. Ainsi pourrait être compensé, par là même, l’afflux chinois qui résulterait d’une adhésion de Singapour. Le 27 mai 1961, le Tunku suggérait un rapprochement entre la Fédération, Singapour et les territoires de Bornéo, et un accord était bientôt conclu entre Kuala Lumpur et Singapour sur les modalités de l’adhésion de celle-ci à la Fédération. En novembre 1961, Londres publiait son projet sur Bornéo.

Sarawak et le Nord-Bornéo, protectorats britanniques depuis 1888, étaient devenus colonies de la Couronne en 1946. Brunei demeurait un protectorat. Sur le rapport de la commission Cobbold, une conférence tenue à Londres (juill. 1962) décida qu’une nouvelle fédération, dénommée en anglais Malaysia, serait constituée le 31 août 1963 et regrouperait la Fédération de Malaisie, Singapour et les territoires de Bornéo. Restait à préparer pratiquement l’opération. Kuala Lumpur offrit à Bornéo une représentation au Parlement fédéral sensiblement plus généreuse que celle qui était accordée à Singapour.

À Bornéo, cependant, le projet suscitait des réactions diverses et même contradictoires parmi les partis, dont la plupart étaient constitués sur des bases ethniques. À Brunei, le parti Rakyat exigeait une fédération préalable des trois territoires de Bornéo et, en décembre 1962, allait échouer dans une tentative de s’emparer du pouvoir par la force. Il fut décidé que Brunei resterait à l’écart du projet. Par ailleurs, en 1962, les Philippines firent valoir qu’elles avaient des droits anciens (ceux du sultan de Sulu) sur le Nord-Bornéo et que celui-ci ne pouvait être incorporé, sans leur accord, à la Fédération. Londres rejeta la revendication philippine. L’Indonésie, de concert avec Manille, proposa alors à la Malaysia de former à trois une confédération, le Maphilindo. Manille et Djakarta n’acceptaient en tout cas l’entrée de Bornéo dans la Malaysia que sous réserve d’une volonté clairement exprimée des populations.

En dépit de ces divers obstacles, les autorités des entités concernées parvenaient à signer à Londres, le 9 juillet 1963, le Malaysia Agreement , prévoyant l’entrée de Singapour, Sarawak et Nord-Bornéo (rebaptisé Sabah) comme douzième, treizième et quatorzième États dans la nouvelle Fédération de Malaisie (appelée en anglais Malaysia, au lieu de Malaya).

Pour tenir compte des positions de Manille et de Djakarta, une nouvelle enquête fut entreprise sur la volonté des populations, mais, avant même que les résultats en aient été connus, la Malaysia fut proclamée, le 16 septembre 1963. L’Indonésie et les Philippines refusèrent de la reconnaître et rompirent les relations diplomatiques avec Kuala Lumpur. Si certains accommodements purent être trouvés avec Manille en février 1964, le conflit avec l’Indonésie alla s’aggravant. À Djakarta, Sukarno appela la nation à «écraser la Malaysia» et, après août 1964, il décréta contre elle une «confrontation». L’Indonésie commença sans tarder les hostilités, lançant des commandos à Sarawak et Sabah, harcelant le trafic maritime dans le détroit de Malacca, opérant des débarquements et des sabotages dans la péninsule et tentant de subvertir des groupes politiques malais pro-indonésiens. La rupture des relations économiques avec Singapour affectait toutefois aussi l’Indonésie. Soutenue par l’Angleterre, la Malaisie fit face avec succès à cette nouvelle épreuve militaire. La confrontation ne devait se terminer qu’en août 1966, après la «neutralisation» de Sukarno par l’armée indonésienne.

Singapour, de son côté, devait poser des problèmes, qui ne résultaient pas seulement de l’harmonisation difficile de deux entités situées à des degrés très différents de développement économique: une ville vivant du commerce international, un port et une base navale britannique d’un côté, et, de l’autre, un pays où coexistaient une économie rurale traditionnelle et un secteur moderne de grandes plantations et de mines. Deux mondes politiques également très différents. En réalité, le «marché commun» souhaité par Singapour ne se réalisait pas, tandis que Kuala Lumpur, au lieu de reconnaître l’île comme un «État spécial», cherchait au contraire à la contrôler plus étroitement et à y renforcer l’élément malais. L’U.M.N.O. estimait de son devoir de maintenir, dans l’ensemble de la Malaysia, la prépondérance malaise.

Les élections d’avril 1964 consolidèrent partout, certes, la position des partisans de la fusion (encore que l’opposition ait marqué des points), mais deux conceptions opposées de la vie politique allaient violemment s’affronter. Lee Kuan-Yew, avec Singapour, voulait une «Malaysia malaisienne», c’est-à-dire un État véritablement multiracial où la vie politique s’organiserait autour de partis pluriethniques luttant pour des intérêts socio-économiques spécifiques. Espoir prématuré, car, au sein de la population malaise, qu’elle soit de souche malaise, chinoise, indienne, dayak, etc., le sentiment d’appartenance à une communauté ethno-linguistique passait bien avant celui de l’appartenance à une classe sociale. Tous les partis, qu’ils fussent de la majorité ou de l’opposition, étaient en conséquence organisés sur une base ethnique. Le gouvernement de l’Alliance était une coalition de trois partis ethniques conservateurs. Le P.A.P. singapourien, parti de gauche et même social-démocrate, était pluri-ethnique et apportait dans ce contexte une véritable révolution. Or il voulait dépasser le cadre de la petite île et se faire admettre à l’échelon fédéral, soit en se substituant à la M.C.A. (qui lui était très hostile) dans la coalition gouvernementale, soit en devenant, à l’échelle de la Fédération, le principal parti d’opposition.

Les partis malais perçurent rapidement le risque qu’ils courraient si Lee Kuan-Yew devenait soit le grand leader des Chinois soit le chef de l’opposition, et ils prirent les dispositions légales nécessaires pour empêcher le P.A.P. de s’étendre hors de Singapour. En même temps, ils déclenchèrent une violente campagne contre Lee. Les rapports entre Singapour et Kuala Lumpur s’envenimèrent. Singapour ne s’accommodait pas en fait du statu quo politique qu’un accord tacite avait établi comme base de la Fédération. Quant aux partis malais, ils conclurent qu’il y avait plus de risques que d’avantages à vivre avec Singapour dans le même ensemble étatique. Finalement, le 7 août 1965, le Tunku dit à Lee Kuan-Yew que seul un retrait immédiat de Singapour de la Fédération permettrait d’éviter une épreuve de force. Le 9, Singapour se proclamait «république indépendante».

Après avoir expulsé Singapour (août 1965) et mis fin à la confrontation avec l’Indonésie (août 1966), la Malaisie a pu s’engager de façon plus assurée sur la voie de la construction politique et du développement économique. Le gouvernement de l’Alliance, présidé par le Tunku Abdul Rahman, lança alors un nouveau plan de développement, le First Malaysia Plan (1966-1970), qui visait notamment à parachever la prépondérance politique des Malais en surmontant leur retard économique et en intégrant Sarawak et Sabah.

La crise de mai 1969 et ses suites

Dans la nouvelle fédération de treize États, le problème principal demeurait néanmoins celui du rapport de forces entre Malais et Chinois. Les milieux dirigeants malais s’inquiétaient de la puissance croissante du capitalisme local chinois, mais redoutaient davantage encore le dynamisme de nouveaux partis chinois, de gauche cette fois, qui s’adressaient aux classes moyennes et aux masses pauvres avec un programme à la fois social et culturel de défense des droits et intérêts chinois sous le couvert d’un progrès démocratique multiracial. L’U.M.N.O. s’employa en conséquence à renforcer encore la suprématie malaise. En application stricte de la Constitution de 1957, qui avait prévu une période de transition de dix ans pendant laquelle l’anglais serait langue officielle concurremment avec le malais, une loi de 1967 déclara celui-ci seule langue nationale officielle, destinée à être le ciment de l’unité nationale. Un important effort fut accompli pour que l’enseignement secondaire soit entièrement dispensé en malais. Par ailleurs, dans l’enseignement supérieur, l’accès des Malais était systématiquement favorisé au détriment des Chinois. Dans le domaine économique, les aides publiques étaient pratiquement réservées aux entrepreneurs et commerçants malais.

Cette évolution finit par susciter une vive réaction chinoise. Contrairement à l’attente officielle, les élections générales du 10 mai 1969 se soldèrent, paradoxalement, d’une part par un progrès (surtout dans les États de l’Est) du P.M.I.P., parti musulman «intégriste» malais, qui jugeait que l’U.M.N.O. ménageait trop les Chinois, et d’autre part par la défaite du parti conservateur chinois M.C.A. (Malaysian Chinese Association) qui était membre de l’Alliance et s’était donc compromis avec sa politique. Les suffrages des électeurs chinois s’étaient reportés surtout sur le D.A.P. (Democratic Action Party), proche du P.A.P. singapourien, qui leur paraissait plus apte que la M.C.A. à défendre les intérêts chinois aussi bien sur le plan de l’identité culturelle que sur celui des droits socio-économiques. Le «triomphalisme» des Chinois de Kuala Lumpur suscita une violente colère des Malais et des émeutes raciales (le 13 mai 1969) au cours desquelles deux cents Chinois furent tués, un massacre qui devait durablement marquer la conscience des Chinois de Malaisie. L’état d’urgence fut immédiatement proclamé, le Parlement suspendu et le cabinet fut flanqué, pour «rétablir l’ordre», d’un Conseil national des opérations dirigé par le vice-Premier ministre Abdul Razak, qui avait la confiance des nationalistes les plus durs.

Sous ce sévère régime d’exception, Razak s’employa d’abord à rassurer pleinement les Malais: leur prépondérance ne ferait l’objet d’aucune contestation. Il sera désormais interdit d’évoquer en public les problèmes litigieux de la Malaisie, de mettre en cause les trois fondements de l’État, l’islam comme religion d’État et le malais comme langue officielle, les droits spéciaux des Bumiputra (les «Fils du sol», c’est-à-dire les autochtones malais), enfin le pouvoir des sultans. Mais Razak s’était assigné pour tâche de «restaurer l’harmonie et la confiance mutuelle entre les races» et il voulait donc éviter toute rupture entre les ethnies, préserver leurs possibilités de coopération. Il garantit à tous (et donc aux Chinois) que l’ordre ne serait plus troublé et que les passions raciales ne pourraient plus être excitées. Les travaux d’un Conseil consultatif national permirent de dégager un consensus. Une «idéologie nationale», la Rukunegara , fut promulguée en août 1970. Sa victoire aux élections de Sarawak et de Sabah (juin 1970) rendit confiance à l’Alliance. Disposant maintenant de la majorité nécessaire, elle fit incorporer dans la Constitution les interdictions susmentionnées et, dès février 1971, l’état d’exception fut levé et le régime constitutionnel rétabli. Mais, depuis septembre 1970, Abdul Razak avait remplacé, comme Premier ministre et chef de l’U.M.N.O., le Tunku Abdul Rahman.

Abdul Razak définit aussi une «Nouvelle politique économique» (New Economic Policy [N.E.P.]). Il avait été constaté qu’en 1969 le revenu moyen des Malais était de 40 p. 100 inférieur à celui des Chinois, et surtout que les Malais ne possédaient que 1,5 p. 100 des actifs de l’économie moderne du pays (plantations, mines, industries, commerces, transports). Les étrangers en contrôlaient 62 p. 100 et les Chinois et Indiens environ 36 p. 100, situation intolérable pour l’U.M.N.O. La N.E.P. visait non seulement à promouvoir vigoureusement le développement économique du pays, mais à en profiter pour «restructurer» l’économie, de façon à réduire la part des étrangers et à obtenir qu’en 1990 30 p. 100 des actions soient dans des mains malaises. On espérait, par une croissance rapide, désamorcer à la fois le ressentiment des Malais et celui des Chinois qui pourraient compenser, dans l’industrie, le commerce et la finance, les limitations qui leur étaient imposées dans le domaine politique, éducatif et culturel.

La société multiraciale, le Front national

Tirant la conséquence de la défaite de la M.C.A., Razak estima que le régime démocratique ne pourrait être maintenu que si l’Alliance s’élargissait à d’autres partis chinois, représentant au moins les classes moyennes. Avec prudence (pour ne pas alarmer les Malais), il offrit à des partis comme le Gerakan, le P.P.P. (People’s Progressive Party), le S.U.P.P. (Sarawak United People’s Party) de participer aux gouvernements de plusieurs États de la Fédération, isolant ainsi le D.A.P., considéré comme l’ennemi principal. Mais la recrudescence des activités communistes (après 1969) démontra au gouvernement que la pauvreté n’était pas un problème de la seule communauté malaise, qu’elle existait aussi parmi les Chinois et qu’il fallait la réduire si l’on voulait détourner le prolétariat chinois des tentations communistes. La lutte contre la pauvreté, dans l’harmonie raciale, prenait le pas sur la politique de prépondérance malaise, qui pourtant n’était pas abandonnée. Le P.M.I.P. lui-même acceptait d’ailleurs de se joindre à la coalition (1972). Il s’agissait maintenant de faire de la prospérité et du développement l’affaire de tous, et de procéder, à la faveur de la croissance, à une certaine redistribution de la richesse.

En même temps, Razak donnait une nouvelle orientation à la politique étrangère. Si la réconciliation avec l’Indonésie avait éliminé toute menace extérieure proche, la guerre du Vietnam avait augmenté les risques de complications internationales. La Malaisie avait, dès ce moment, cherché une sécurité nouvelle dans la coopération régionale. Le 8 août 1967, un traité signé à Bangkok avait créé une Association des Nations du SudEst asiatique (A.N.S.E.A., en anglais A.S.E.A.N.) regroupant la Malaisie, l’Indonésie, les Philippines, la Thaïlande et Singapour. Mais, en janvier 1968, l’Angleterre avait annoncé qu’elle se dégagerait militairement, avant 1971, de tout l’espace «à l’est de Suez», ce qui devait entraîner l’abandon des bases britanniques de Singapour et de Malaisie. Des pourparlers avaient été alors engagés pour déterminer dans quelles conditions l’Australie et la Nouvelle-Zélande pourraient prendre en charge certaines des obligations qui incombaient à la Grande-Bretagne, en vertu de l’accord de défense anglo-malais de 1957.

Pour Razak, le retrait britannique et celui, prochain, des États-Unis du Vietnam forçaient la Malaisie à assurer sa sécurité par ses propres moyens et en particulier par sa diplomatie, en cherchant à se tenir à égale distance des trois Grands (des relations diplomatiques avaient été nouées avec l’U.R.S.S. en avril 1968) et à obtenir une neutralisation de l’Asie du Sud-Est. Razak réussit à convaincre ses partenaires de l’A.N.S.E.A. et à leur faire adopter une «Déclaration de Kuala Lumpur» du 27 novembre 1971, par laquelle l’A.N.S.E.A. se proposait de faire de l’Asie du Sud-Est une «zone de paix, de liberté et de neutralité». La Malaisie, avec son importante population chinoise, ne pouvait continuer d’ignorer la Chine, surtout après les ouvertures américaines et japonaises vers ce pays. En reconnaissant, en mai 1974, la Chine populaire et en allant à Pékin conclure avec Mao Zédong un accord de principe sur le statut des Chinois de Malaisie, Razak démontrait à ceux-ci que, à condition de ne pas mettre en cause la prépondérance malaise, ils pouvaient pleinement jouer leur rôle dans une société multiraciale malaisienne.

C’est dans le climat très favorable créé par sa visite en Chine et par le boom économique que connaissait alors le pays que Razak décida de demander aux électeurs un nouveau mandat. À l’Alliance se substituait cette fois un Front national (Barisan nasional ) de dix partis de toutes races. Mais, aux élections du 24 août 1974, celui-ci n’obtint, dans les circonscriptions contestées, que 58 p. 100 des voix, contre 37 p. 100 à l’opposition (le D.A.P. demeurait le principal adversaire avec 20 p. 100), et encore le souvenir des massacres de 1969 avait-il dissuadé les Chinois de voter davantage à gauche.

La crise politique n’était donc pas complètement surmontée. L’U.M.N.O., dont les masses rurales constituent la base politique, redoutait maintenant qu’elles se radicalisent sous l’influence d’un jeune «Parti du peuple» (socialiste malais). Au même moment (septembre-décembre 1974) surgit une contestation étudiante qui prit précisément prétexte de la pauvreté des Malais, squatters urbains ou paysans atteints par la crise du caoutchouc. Le gouvernement renforça certes son contrôle sur les universités (avril 1975), d’où toute agitation politique fut bannie, mais il en tira la conclusion qu’il lui fallait encore modifier l’ordre de ses priorités. Le développement du capitalisme malais demeurait lent, en dépit de l’aide que lui accordait l’État et malgré l’essor d’un secteur capitaliste d’État (Petronas, ou compagnie pétrolière nationale; Pernas, dans le domaine du commerce extérieur). En automne 1975, Razak indiqua que l’objectif majeur du troisième plan (1976-1980) serait la lutte contre la pauvreté, sans distinction d’appartenance ethnique, religieuse ou linguistique. Près de 50 p. 100 de la population, selon les statistiques officielles, vivait au-dessous du «seuil de pauvreté», estimé par les autorités à 140 dollars malais par mois et par foyer (soit 280 F au cours du change). Malgré des résistances, Razak entraîna l’U.M.N.O. et le Front national dans cette voie. Un vaste plan d’investissements tant publics que privés fut adopté afin de maintenir un taux de croissance élevé (7 à 8 p. 100 l’an). L’Industrial Coordination Act d’avril 1975 permit au gouvernement de veiller à ce que les investissements soient conformes aux priorités. Mais cette loi suscita dans la communauté chinoise (qui déteste les contrôles) de vives protestations, une résistance croissante et même des menaces de désinvestir.

Razak a subtilement consolidé le pouvoir fédéral face à des tendances autonomistes, voire séparatistes, du gouvernement du Sabah. De même, la ville de Kuala Lumpur, à majorité chinoise, qui était à la fois la capitale de la Fédération et celle de l’État de Selangor, a été érigée en un district fédéral à régime particulier (févr. 1974). En politique étrangère enfin, Razak a misé sur l’A.N.S.E.A., le développement de la solidarité régionale (surtout avec l’Indonésie) et sur la détente. En adoptant une attitude ouverte à l’égard des nouveaux régimes d’Indochine, il a cherché à conjurer une confrontation qui aurait ravivé la rivalité des grandes puissances en Asie du Sud-Est et compromis tous les résultats obtenus.

La mort soudaine de Razak, en janvier 1976, a créé un désarroi. Son beau-frère Hussein Onn, qui était vice-Premier ministre, lui a succédé. Il a poursuivi, dans l’ensemble, la même politique. Il a engagé la lutte contre la corruption en frappant aux plus hauts échelons. D’autre part, défié par le parti musulman intégriste P.A.S. (ex-P.M.I.P.), Hussein Onn l’a brisé, sur le plan local d’abord (élections du Kelantan, mars 1978), puis dans de nouvelles élections générales en juillet 1978. Malgré la sécession du P.A.S., le Front national avait obtenu 56 p. 100 des voix, mais le D.A.P. avait encore renforcé ses positions, et son chef, Lim Kit Siang, était apparu de plus en plus comme le seul leader de l’opposition démocratique.

Le Parti communiste, qui s’était scindé en 1970 en trois fractions rivales, avait été maintenu en marge de la société. Le terrorisme urbain, qu’il avait intensifié à partir de 1973, put être pratiquement éliminé en 1976 grâce, en partie, à la mise sur pied, par le gouvernement, de milices locales de surveillance (Rukun Tetangga ). Mais des opérations militaires allaient se poursuivre contre les guérillas communistes (3 000 hommes environ) qui opéraient surtout à partir de leurs bases de Thaïlande, dans les zones de jungle de la frontière.

En juin 1981, Hussein Onn, de santé fragile, se retirait, et l’U.M.N.O. désignait son second, Mahathir bin Mohammad, pour lui succéder. Nationaliste bon teint, Mahathir, devenu Premier ministre (16 juill. 1981), a donné un nouvel élan à la politique visant à assurer aux Malais une part plus équitable de l’économie. L’État malaisien a ainsi acquis, en particulier par des achats en Bourse, le contrôle d’importants groupes de plantations et de mines possédées par les Britanniques. Soutenu par l’opinion, le nouveau gouvernement a pris ses distances par rapport à la Grande-Bretagne, dont l’influence dans le pays a subi un net recul. Le gouvernement Mahathir, dont le style s’est révélé plus autoritaire et centralisateur que celui de son prédécesseur, a remporté facilement les élections générales du 22 avril 1982 (où le Front national a obtenu 61 p. 100 des suffrages) et s’est efforcé de canaliser à son profit les forces de l’islam fondamentaliste, présentes elles aussi en Malaisie. Il a réussi au début de 1984 à faire adopter par le Parlement des amendements constitutionnels limitant, au profit du gouvernement, les pouvoirs du roi et des sultans. La question fut une nouvelle fois d’actualité, en 1992, en raison des réactions de l’opinion (surtout dans la classe moyenne) devant le comportement autocratique de certains sultans.

Bien que l’U.M.N.O. malaise et la M.C.A. chinoise eussent commencé dès 1984 à se diviser en factions rivales, les élections (anticipées) du 3 août 1986 ont encore assuré au Front national une majorité écrasante tant à la Chambre fédérale du peuple qu’aux assemblées d’États. Les ambitions et manœuvres des personnalités et des clans, sans compter des affaires de corruption et des scandales financiers, ont toutefois modifié profondément le climat politique malaisien.

Réélu le 25 mai 1984 à la présidence de l’U.M.N.O., Mohammed Mahathir a cherché à consolider son pouvoir en écartant progressivement des postes clés du cabinet les ministres qui lui portaient ombrage, en particulier le tengku (prince) Razaleigh Hamzah, qui détenait depuis 1976 le portefeuille des Finances. La rivalité entre les deux hommes allait désormais déchirer le parti jusque-là uni. À partir de 1986, Mahathir et son second (et «dauphin» apparent) Abdul Ghafar Baba font face à l’opposition ouverte de Razaleigh Hamzah et de Musa Hitam (ex-vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur) dont les partisans se sont révélés, à l’assemblée générale du parti d’avril 1987, presque aussi nombreux que ceux du Premier ministre. Certaines irrégularités de cette assemblée ayant conduit la Cour suprême de justice à déclarer, en février 1988, l’U.M.N.O. «organisation illégale», Mahathir a formé immédiatement une «Nouvelle U.M.NO.» (U.M.N.O. Baru ) et conservé la direction ferme du Front national. Il a, en 1989, obtenu le ralliement de Musa Hitam, atténué la répression de l’opposition puis, en fin d’année, par un accord avec Chin Peng, le leader historique du communisme local, mis fin à une guérilla de quarante ans. Dans une atmosphère de détente générale, il a ainsi pu gagner les élections générales anticipées du 21 octobre 1990 (où le Front national a emporté 127 des 180 sièges de l’Assemblée). L’opposition s’est toutefois renforcée, non seulement du côté des démocrates chinois de Lim Kit Siang (D.A.P.), mais aussi des fondamentalistes musulmans qui, avec leurs alliés, ont éliminé le parti gouvernemental U.M.N.O. de l’État de Kelantan. Un remaniement du cabinet, le 10 février 1991, a fait passer de l’Éducation aux Finances Anwar Ibrahim, un homme jeune, mais devenu déjà le numéro trois du régime. La montée de l’intégrisme islamique et les tensions interethniques qu’elle suscite inquiètent les autorités de Kuala Lumpur comme les tendances de plus en plus marquées à l’autonomie qui se manifestent dans les États de Sabah et de Sarawak.

La politique extérieure est restée essentiellement centrée sur la solidarité et la concertation avec les cinq autres membres de l’A.N.S.E.A., en particulier l’Indonésie, avec laquelle un nouvel accord de défense, remplaçant celui de 1972, a été signé en décembre 1984. La Malaisie a donné une grande importance à la recherche d’une solution du problème cambodgien et au retrait de l’armée vietnamienne du Cambodge. Par ailleurs, elle s’inquiète de la pression chinoise sur l’Asie du Sud-Est et désire, en conséquence, voir le Vietnam «contenir» la Chine et les États-Unis équilibrer à la fois le Japon et la Chine, ne pas contribuer en tout cas, au-delà du raisonnable, à la modernisation de celle-ci (déclaration de Mahathir, 9 juill. 1984). Mahathir qui avait, un moment, fortement orienté son pays vers le Japon s’est ensuite montré plus critique et, dès 1985, s’est davantage tourné vers les États-Unis et l’Europe (y compris les États socialistes).

Préoccupé par la formation de grands blocs commerciaux à tendances protectionnistes en Europe et en Amérique du Nord, Mahathir a proposé en 1991 la formation d’un groupement économique de l’Asie orientale (East Asia Economic ]Grouping , E.A.E.G.), mais il a rencontré immédiatement l’hostilité américaine et la réticence japonaise. Il a néanmoins pris date, estimant que, si le projet n’était pas encore mûr, il le deviendrait un jour. Il s’est montré favorable à l’ouverture de l’A.N.S.E.A. au Laos et au Vietnam.

Le développement économique

Le pays a poursuivi son essor économique, sa modernisation, et il a encore diversifié ses productions. Mais les fluctuations des cours des matières premières dont il est exportateur affectent non seulement la balance commerciale, mais aussi les recettes de l’État, ce qui a posé de graves problèmes financiers au gouvernement Mahathir et l’a contraint, parfois, à réduire les dépenses budgétaires, notamment dans les domaines de la défense et du développement. Devant le ralentissement de la croissance constaté en 1985, la Malaisie a lancé un ambitieux plan d’industrialisation et s’est efforcée d’attirer davantage les capitaux étrangers. La croissance a repris en 1987 et se maintient depuis lors, entre 8 et 9 p. 100, alimentée largement par des investissements japonais, américains et chinois (Singapour, Hong Kong, Taiwan) dans l’industrie manufacturière, laquelle représentait, en 1990, 26 p. 100 du P.N.B. Le chômage est tombé à 5 p. 100 en 1991, et une pénurie de main-d’œuvre commence à se faire sentir dans plusieurs secteurs.

Le caoutchouc conserve une place importante dans l’économie de la Malaisie, qui, avec 1 210 000 t en 1992, a cédé à l’Indonésie la place de premier producteur mondial. En surface, la part des grandes plantations a diminué au profit des petits propriétaires. Le palmier à huile est (avec le cacaoyer) la culture dont la progression a été la plus rapide depuis 1980. La surface plantée dépasse en 1993 le million d’hectares. La Malaisie est devenue, dans ce domaine, le premier producteur et exportateur mondial (6 100 000 t de production d’huile de palme en 1990 dont plus de 5 millions exportées, soit 90 p. 100 des exportations mondiales). En outre, la production de cacao a atteint 217 000 t en 1992, faisant de la Malaisie le troisième producteur mondial. L’étain n’occupe plus, en valeur, qu’un faible pourcentage (1 p. 100 environ) des exportations, car sa production a considérablement diminué du fait de la crise mondiale jusqu’à atteindre 14 300 t en 1992. La plupart des mines (90 p. 100) ont été fermées, et la majorité de la main-d’œuvre licenciée. Le pétrole (dont la production a été de 32,6 millions de tonnes en 1992) est devenu, avec le gaz naturel (6 700 000 t), un grand produit d’exportation, surtout grâce aux gisements de Sabah et de Sarawak (Bintulu). Les produits du bois (grumes et sciages), dont le Sabah seul exporte 16 millions de mètres cubes par an, viennent désormais au troisième rang des exportations (15 p. 100 en 1987), mais ce n’est qu’au prix d’un déboisement rapide, notamment de la Malaisie occidentale, dont les forêts sont menacées avant l’an 2000. Des cours de ces cinq matières dépend largement l’équilibre économique du pays, qui est vitalement intéressé à leur stabilisation... ou à leur hausse.

L’industrialisation manufacturière entre déjà pour 26 p. 100 dans le P.N.B., et les textiles et l’électronique jouent un rôle non négligeable dans l’exportation, mais la Malaisie s’inquiète de la montée des tendances protectionnistes dans les pays développés, où elle espère trouver des marchés. L’industrie du bâtiment, favorisée par la croissance urbaine et par l’importance des programmes de travaux publics, est prospère.

Pour conserver à l’économie un taux de croissance élevé (de 7 à 10 p. 100), Hussein Onn avait tenté de rassurer les Chinois en assouplissant l’application de l’Industrial Coordination Act, mais la relative langueur des investissements nationaux privés a incité le gouvernement malaisien à rechercher activement des investisseurs étrangers, à qui ont été consentis des avantages importants. La restructuration de l’économie se poursuit dans le cadre d’un nouveau plan décennal (1991-2000) dont l’élimination de la pauvreté est un des principaux objectifs, mais qui met l’accent surtout sur l’essor du secteur privé, et une ouverture, plus facile encore, aux investissements étrangers. Le gouvernement paraît vouloir abolir, dans ce cadre, les discriminations dont se plaignent les citoyens d’origine chinoise qui pourtant dominent toujours largement l’économie du pays. Si la part des étrangers dans l’économie est tombée à 34 p. 100 en 1990, tandis que celle des Malaisiens non malais s’élevait à 46 p. 100, c’est en partie du fait du transfert en Malaisie du siège de puissantes compagnies étrangères dirigeant précédemment leurs plantations depuis Londres ou d’autres places. La part des Malais dans l’économie moderne s’est certes accrue mais n’était encore en 1990 que de 20,3 p. 100. La privatisation des entreprises d’État (électricité, transports, télécommunications, etc.) transformées en «corporations» risque désormais de renforcer l’emprise chinoise et étrangère sur le pays et de compromettre la «malayanisation» progressive de son économie. La modernisation rapide des zones urbaines contraste avec la pauvreté persistante des régions rurales et aiguise frustrations et tensions raciales.

Demeuré le grand parti malais, l’U.M.N.O. observe avec attention la montée de nouvelles tendances, inspirées du renouveau islamique qui se manifeste au Moyen-Orient ou ailleurs. Réactions à la fois nationalistes et religieuses à l’égard d’une société de consommation par trop influencée par l’Occident, ces tendances pourraient provoquer au sein de l’U.M.N.O. (jusqu’ici portée à des compromis avec le capitalisme chinois) des tensions redoutables.

Malaisie ou Malaysia
(Fédération de) (Persekutuan Tanah Malaysia), état fédéral du Sud-Est asiatique regroupant, dep. 1957, onze états du S. de la péninsule malaise et, dep. 1963, deux états (Sarawak et Sabah) du N. de l'île de Bornéo; Singapour a fait sécession en 1965. On distingue donc la Malaisie occid. (péninsulaire) et la Malaisie orient. (insulaire); en tout 329 747 km²; env. 18 millions d'hab. (croissance: plus de 3 % par an); cap. Kuala Lumpur (Malaisie occid.). Nature de l'état: monarchie constitutionnelle, membre du Commonwealth; le roi est élu pour cinq ans parmi les sultans des états de Malaisie occid. Monnaie: ringgit. Langue off.: malais (l'angl., le chinois et le tamoul sont utilisés). Relig.: islam (50 %), bouddhisme, hindouisme et taoïsme. Géogr. phys. et hum. - La péninsule malaise, à l'O., et Sarawak et Sabah, à l'E. (anc. Nord-Bornéo), ont des caractères assez homogènes: montagnes, plaines côtières alluviales, littoraux marécageux, forêt dense. La péninsule s'ordonne sur une série de chaînes escarpées (culminant à 2 815 m), séparées par d'amples dépressions où coulent de courtes rivières. Les plaines côtières ont de riches gisements métallifères alluviaux (étain, fer, bauxite, or). La Malaisie orientale comprend une large plaine côtière marécageuse (longée de gisements offshore d'hydrocarbures), une zone de collines et un arrière-pays montagneux d'accès difficile. Partout, le climat équatorial chaud est très arrosé; la forêt dense couvre encore 60 % du territoire, malgré le défrichement par brûlis et les coupes de bois. La péninsule (40% de la superficie) groupe 83 % des hab. Les Malais (souvent musulmans) constituent 50 % de la pop.; les Chinois (35 %), qui contrôlent 80 % de l'écon., et les Indiens (près de 11 %) vivent surtout dans les villes en croissance rapide. écon. - Membre de l'ASEAN, la Malaisie connaît l'une des croissances les plus fortes du monde et appartient auj. au groupe des nouveaux pays industriels. Exportateur traditionnel de caoutchouc et d'huile de palme (1er producteur mondial), d'étain et de bois précieux, le pays exploite désormais son pétrole, ainsi que son gaz. Malgré l'irrigation (années 1970), l'autosuffisance en riz n'est pas totale. L'industrie est soutenue par les investissements japonais, asiatiques et américains, et encadrée par l'état. La croissance avoisinait les 9 % par an (8 % en 1997). Hist. - Le peuplement malais a été très précoce (IIIe millénaire av. J.-C.). Au début de l'ère chrÉtienne, le bouddhisme et l'écriture viennent de l'Inde. La péninsule malaise est soumise à différents royaumes hindous, notam. à l'empire de Shrivijaya (VIIe-XIVe s.) établi à Sumatra. Un premier état malais, le roy. de Malacca, se forme en 1402. L'islam gagne le pays et les Arabes assumeront seuls pendant des siècles les liaisons maritimes que les Malais avaient établies entre l'Asie et l'Afrique. L'arrivée des Portugais brise la puissance de cet état malais (1511, prise de Malacca par Albuquerque). Comptoir important, Malacca passe aux Néerlandais en 1641, puis aux Brit. en 1824, qui le conservent après l'occupation japonaise (1941-1945). En 1957 est proclamée l'indépendance de la Fédération de Malaisie qui devient, en 1963, Fédération de Grande Malaisie, ou Malaysia, avec l'adjonction de Singapour, de Sarawak et de Sabah. Mais Singapour fait sécession en 1965. Née dans les années 50, une guérilla communiste animée par les éléments chinois a été vaincue par les Britanniques. En 1969, des centaines de Chinois sont massacrés. En 1975, Sabah veut faire sécession. D'une façon générale, les affrontements entre musulmans et hindouistes sont fréquents. Le Dr Mahathir bin Mohamad, prés. du Front national (coalition de 11 partis), est Premier ministre depuis 1981. La crise financière et boursière qui s'est abattue sur l'Asie du Sud-Est à partir d' oct. 1997 a ébranlé l'écon. malaise. Dans le même temps, un gigantesque incendie de forêt dans l'île de Bornéo créait un désastre écologique dans la région.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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